L’Arizona, gouvernement de l’austérité asymétrique

Le gouvernement Arizona impose aux citoyens belges l’effort budgétaire le plus brutal depuis une génération — 9,2 milliards d’euros d’économies — tout en préservant l’essentiel d’un appareil politique dont le coût annuel dépasse 700 millions d’euros. Cette asymétrie fondamentale entre l’austérité exigée des travailleurs, des chômeurs, des malades et des pensionnés, et les privilèges maintenus d’une classe politique pléthorique, constitue le double standard central de cette législature. Parallèlement, en refusant d’exécuter les décisions de la Cour constitutionnelle et en accumulant plus de 17 000 condamnations judiciaires non respectées, le gouvernement De Wever fragilise les fondements mêmes de l’État de droit démocratique. Face à cette situation, la mobilisation sociale atteint une ampleur inédite depuis 1960, avec des manifestations rassemblant jusqu’à 140 000 personnes et un front commun syndical soudé par la colère.


Quand l’État demande aux plus faibles ce qu’il ne s’impose pas à lui-même

La coalition Arizona — formée par la N-VA, le MR, le CD&V, Vooruit et Les Engagés après 239 jours de négociations, prestation de serment le 3 février 2025 — s’est donné pour mission de ramener le déficit belge sous les 3 % du PIB exigés par l’Union européenne. L’objectif : 9,2 milliards d’euros d’économies d’ici 2029. Mais la répartition de cet effort raconte une histoire de classe.

Du côté des citoyens, les mesures sont d’une brutalité sans précédent. La limitation des allocations de chômage à deux ans — loi adoptée le 18 juillet 2025 — entraînera l’exclusion de 180 000 personnes dès 2026 et de 320 000 d’ici 2028, selon les propres chiffres du ministre de l’Emploi David Clarinval. La Banque nationale estime que seuls 10 à 20 % de ces exclus retrouveront un emploi ; dans les grandes villes wallonnes, 40 à 50 % se tourneront vers les CPAS, dont la provision gouvernementale de 50 millions d’euros est jugée « potentiellement insuffisante » par la Cour des comptes — le SPP Intégration sociale estimant les besoins réels à 709,3 millions d’euros en 2029.

La réforme des pensions introduit un malus pension allant jusqu’à 5 % par année de départ anticipé pour les personnes nées après 1975. Une femme sur deux ne remplit pas les conditions pour y échapper, selon le Service fédéral des pensions. Les périodes assimilées — cruciales pour les carrières hachées, majoritairement féminines — seront réduites de 40 % à 20 % de la carrière entre 2027 et 2031. Le plafonnement de l’indexation des salaires au-dessus de 4 000 euros brut et des allocations au-dessus de 2 000 euros, applicable en 2026 et 2028, rapportera 883 millions d’euros cumulés aux caisses de l’État, directement prélevés sur le pouvoir d’achat des travailleurs. Quant aux 526 000 malades de longue durée, le gouvernement vise la réinsertion de 100 000 d’entre eux d’ici 2030 — une projection que la Cour des comptes qualifie de « largement surestimée », reposant sur l’extrapolation d’un échantillon de seulement 768 dossiers. Les sanctions passent de 2,5 % à 10 % de réduction des indemnités en cas de non-coopération, et la suspension complète devient possible.

Le travail est simultanément flexibilisé en profondeur : la définition du travail de nuit passe de 20h à minuit — supprimant de facto les primes pour cette tranche horaire —, les heures supplémentaires volontaires grimpent à 360 par an, les flexi-jobs sont étendus à tous les secteurs, et la période d’essai de six mois fait son retour. En matière d’asile, la condition de revenus pour le regroupement familial est portée à 110 % du salaire minimum majoré par personne, un seuil que plus de la moitié des ouvriers belges ne peuvent atteindre.

Du côté de la classe politique, les mesures d’économie sont symboliques. Le gel de l’indexation des indemnités parlementaires et des dotations aux partis (maintenues à 37,6 millions d’euros), la réduction de 30 % des cabinets ministériels (de 838 à 586 collaborateurs) et la promesse — récurrente depuis des décennies — de supprimer le Sénat (économie estimée à 8 millions d’euros) représentent au total quelques dizaines de millions d’euros par an, soit environ 0,24 % du plan d’économies global. Le contraste est saisissant.


584 millions pour les parlements, 1 500 euros de pension moyenne pour les citoyens

Un député fédéral belge perçoit 8 991 euros brut par mois auxquels s’ajoutent 2 650 euros nets d’indemnités forfaitaires non imposables et sans justificatif, soit un revenu total estimé à 7 726 euros nets mensuels. Le président de la Chambre touche environ 18 750 euros brut par mois — la fonction la mieux rémunérée du pays. Les indemnités de sortie des parlementaires vont de 4 à 24 mois de salaire complet ; leur coût total s’est élevé à 13,9 millions d’euros en 2024 et à 43 millions sur cinq ans. La pension moyenne d’un député fédéral atteint 6 200 euros brut par mois, avec des pointes dépassant 9 375 euros pour les anciens titulaires de fonctions spéciales.

Face à cela, la pension moyenne d’un citoyen belge se situe autour de 1 500 euros brut par mois. Un salarié ayant travaillé 42 ans au salaire moyen touche 1 663 euros — soit 415 euros de moins que la moyenne des pays voisins. Le ratio est brutal : la pension d’un député est environ quatre fois supérieure à celle d’un citoyen ordinaire, dans un pays où 70 % des pensionnés ne dépassent pas 2 000 euros brut. C’est précisément sur ces pensions déjà modestes que le malus pension et la réduction des périodes assimilées viennent frapper.

Le « mille-feuille » institutionnel belge amplifie le problème. Le pays compte 6 gouvernements, 6 parlements (plus les assemblées de la Cocof, de la VGC et de la Cocom), 10 provinces et 565 communes. Au total, 46 ministres siègent dans les différents exécutifs, environ 475 parlementaires effectifs occupent les assemblées, et le pays compte 31 806 mandataires politiques — soit littéralement un politique par kilomètre carré. Le coût de fonctionnement des seuls parlements atteint 584,6 millions d’euros en 2026 : 179,7 millions pour la Chambre, 117,9 millions pour le Parlement flamand, 73,4 millions pour le Parlement wallon, et 41,75 millions pour un Sénat dont les compétences sont résiduelles depuis la sixième réforme de l’État en 2014. Le Parlement bruxellois coûte 49,2 euros par Bruxellois, contre 23 euros par Belge au fédéral. Les Pays-Bas, avec 17,7 millions d’habitants, fonctionnent avec un seul gouvernement national, 12 provinces et environ 225 parlementaires nationaux.

Les dotations publiques aux partis politiques s’élèvent à 188,3 millions d’euros en 2024 en comptant les subventions directes et les coûts salariaux des collaborateurs parlementaires. Le patrimoine cumulé des partis a quasi triplé en vingt ans pour atteindre 156,8 millions d’euros. Dans les intercommunales, le scandale Publifin/Nethys a révélé en 2016 que 24 mandataires politiques liégeois percevaient 2,5 millions d’euros sur trois ans dans des comités consultatifs quasi inactifs, tandis que les indemnités de sortie des dirigeants dépassaient 15 millions d’euros. Environ 10 000 administrateurs d’intercommunales sont recensés dans le pays. Ces dérives structurelles restent largement intactes.

La question que cette arithmétique impose est simple : si l’État demande à un chômeur de survivre sans revenus après deux ans, à une femme de travailler une année de plus malgré une carrière hachée par les soins familiaux, et à un malade de longue durée de justifier son incapacité tous les trois mois sous peine de sanction, est-il acceptable que l’appareil politique ne s’impose qu’un gel d’indemnités et la promesse — pour la énième fois — de supprimer un Sénat qui coûte 42 millions par an ?


Un État condamné 17 000 fois qui refuse d’obéir à ses propres juges

Au-delà du double standard économique, le gouvernement Arizona pose un problème constitutionnel d’une gravité inédite. L’État belge accumule plus de 17 000 condamnations par les juridictions nationales, principalement dans le domaine de l’accueil des demandeurs d’asile — condamnations pour non-respect de la loi accueil de 2007, défaut d’hébergement, violation de droits fondamentaux. La Cour européenne des droits de l’homme a accordé plus de 1 000 mesures provisoires contre la Belgique, un volume sans précédent : en 2022, 68 % de toutes les mesures provisoires accordées par la CEDH dans le monde concernaient la Belgique. Dans l’arrêt Camara c. Belgique du 18 juillet 2023, la Cour a dénoncé une « carence systémique des autorités belges d’exécuter les décisions de justice définitives ».

L’épisode le plus alarmant se produit le 26 février 2026, lorsque la Cour constitutionnelle suspend deux dispositions de la « loi de crise » de juillet 2025 : le refus d’aide matérielle aux personnes ayant un statut de réfugié dans un autre État membre, et les conditions durcies de regroupement familial. Le 5 mars 2026, la ministre de l’Asile Anneleen Van Bossuyt (N-VA) annonce par communiqué officiel qu’elle maintient les mesures suspendues, prétendant s’appuyer sur « d’autres bases légales ». Laurent Sacré, président de l’Association syndicale des magistrats, réagit sans détour : « La ministre est complètement à côté de la plaque. C’est gravissime. » Stéphane Gothot, président d’Avocats.be, constate : « Que ce soit les milliers de condamnations, l’avis du Conseil d’État ou les arrêts de la Cour constitutionnelle : le gouvernement s’en fiche. C’est du mépris et de l’autoritarisme. » La Libre Belgique titre son éditorial : « Ce n’est plus de la politique, c’est de la sédition institutionnelle. »

Ce mépris pour le pouvoir judiciaire s’inscrit dans une stratégie plus large. La N-VA a proposé en 2023 un mécanisme de « recours au peuple » (volksberoep) permettant au Parlement de passer outre une décision de la Cour constitutionnelle. Bart De Wever a décrit le droit international comme « un carcan qui nous empêche de faire les choses qui me semblent logiques ». En mai 2025, il cosigne avec sept autres dirigeants européens une lettre appelant à une « réinterprétation de la Convention européenne des droits de l’homme ». Theo Francken (N-VA) dénonce ouvertement « l’amour excessif des droits humains ».

Le 12 mars 2026, Avocats.be — l’Ordre des barreaux francophones et germanophone — lance officiellement son Observatoire de l’État de droit, sous la coprésidence de Xavier Van Gils, qui pose le diagnostic en termes explicites : « C’est un mouvement trumpiste qui arrive un peu partout en Europe. Un mouvement qui fait dire aux représentants politiques : “Je suis légitime parce que je suis élu.” Comme si les juges, parce qu’ils ne sont pas élus, n’étaient pas légitimes. » Sibylle Gioe, présidente de la Ligue des droits humains, qualifie la situation d’indicateurs « qui démontrent la promotion d’un régime politique illibéral ». La Commission européenne, dans son rapport 2025 sur l’État de droit, recommande à la Belgique de « prendre des mesures pour garantir le respect des décisions définitives des tribunaux nationaux et de la Cour européenne des droits de l’homme » — recommandation déjà formulée l’année précédente, restée lettre morte.

L’accord de coalition prévoit également un encadrement du droit de grève, la contractualisation du personnel de la SNCB, et le vote d’une indexation plafonnée organisé dans des conditions dénoncées par le PTB : le 2 mars 2026, le président de la commission Affaires sociales modifie unilatéralement le planning pour programmer le débat de 16h à 23h, « à l’abri des caméras » selon la députée Sofie Merckx. Le Conseil d’État a émis des réserves formelles sur cette indexation limitée des salaires.


Ce gouvernement pourrait-il tomber, et le devrait-il ?

Les mécanismes : une motion de méfiance jamais utilisée

La Constitution belge prévoit trois voies de chute d’un gouvernement. L’article 96, alinéa 2, organise la motion de méfiance constructive : la Chambre peut, à la majorité absolue de ses 150 membres (76 voix), adopter une motion proposant un successeur au Premier ministre, qui est alors nommé par le Roi. Fait remarquable : aucune motion de méfiance constructive n’a jamais été adoptée au niveau fédéral belge. En pratique, les gouvernements tombent par démission volontaire du Premier ministre, généralement après l’éclatement de la coalition — comme la N-VA quittant le gouvernement Michel sur le Pacte de Marrakech en décembre 2018, ou l’Open VLD provoquant la chute de Leterme II sur BHV en 2010. L’article 46 permet au Roi de dissoudre la Chambre, avec l’assentiment de la majorité absolue des députés, déclenchant des élections dans les 40 jours.

Si l’Arizona tombait, le Roi accepterait la démission et chargerait le gouvernement d’expédier les affaires courantes — un régime minimal excluant toute nouvelle politique majeure. Les lois déjà votées, y compris la loi-programme du 18 juillet 2025 limitant le chômage, resteraient en vigueur. La formation d’un nouveau gouvernement pourrait prendre des mois ou des années : les précédents de 541 jours en 2010-2011 et de 494 jours en 2019-2020 rappellent la difficulté structurelle de la formation en Belgique.

La légitimité : formelle mais contestée

L’Arizona dispose de 82 sièges sur 150 — une majorité de 54,7 % avec une marge de six sièges, et une majorité dans les deux groupes linguistiques, ce qui n’était plus arrivé depuis 2008. Mais cette légitimité formelle se heurte à plusieurs réalités.

D’abord, les partis de la coalition ne représentent qu’une fraction de l’électorat : le Vlaams Belang (20 sièges), le PTB (15 sièges), le PS (16 sièges), Ecolo, Groen, l’Open VLD et DéFI totalisent ensemble 68 sièges, soit un électorat considérable exclu du pouvoir. Ensuite, la coalition réunit des visions contradictoires : la N-VA confédéraliste face aux Engagés unitaristes, le MR anti-fiscal face à Vooruit social-démocrate — seul parti de gauche dans un attelage dominé par la droite. La sortie temporaire de Vooruit en novembre 2024 et les provocations récurrentes de Georges-Louis Bouchez illustrent la fragilité structurelle de cet assemblage. Enfin, la légitimité substantielle — le respect de l’État de droit, des contre-pouvoirs et du consentement populaire — est érodée par les 17 000 condamnations ignorées, le refus d’exécuter les arrêts de la Cour constitutionnelle, et l’absence totale de dialogue social : les syndicats n’ont reçu aucune réponse du Premier ministre après la manifestation de 140 000 personnes d’octobre 2025 ni après les trois jours de grève de novembre.

La citation de Bart De Wever en 2010 — « Le VOKA est mon vrai patron. Si le VOKA n’est pas content, je ne le suis pas non plus » — résonne comme une confession programmatique. Steve Rosseel de la CSC a calculé que seuls 11 % de l’effort budgétaire reposent sur « les épaules les plus fortes », contre environ 90 % sur les travailleurs et les allocataires sociaux. La taxe sur les plus-values de 10 %, présentée comme une avancée, rapporterait 500 millions d’euros selon des « estimations impossibles à fiabiliser » selon la Cour des comptes — à comparer aux milliards prélevés sur le chômage et les pensions.

Les arguments qui s’affrontent

La mobilisation populaire contre l’Arizona atteint une ampleur qualifiée de « sans précédent depuis 1960 » par la Ligue des droits humains. Depuis l’investiture du gouvernement, plus de treize mobilisations nationales ont eu lieu, culminant avec les 100 000 manifestants du 13 février 2025, les 140 000 du 14 octobre 2025 et les 80 000 à 100 000 du 12 mars 2026. Quarante-cinq organisations de la société civile ont rejoint le mouvement. Les syndicats — avec un taux de syndicalisation de 50 %, soit 3,3 millions d’adhérents — ont organisé une grève générale interprofessionnelle le 31 mars 2025 et trois jours de grève consécutifs en novembre 2025. Les recours juridiques s’accumulent : requête en annulation devant la Cour constitutionnelle contre la réforme du chômage (29 octobre 2025), saisine par 25 organisations contre le regroupement familial (5 février 2026).

L’impact disproportionné sur les femmes — qui représentent 70 % des personnes en pauvreté, 60 % des malades de longue durée, 75 % des travailleurs à temps partiel — renforce l’argument d’injustice structurelle. Le Comité d’étude sur le vieillissement prévoit que les femmes salariées perdront en moyenne 5,6 % de leur pension contre 4,3 % pour les hommes. La Cour des comptes a rendu un rapport qualifié d’« assassin » par l’opposition, jugeant les hypothèses budgétaires « pas très réalistes » : les effets retour de 7,9 milliards sont « largement surestimés », le retour à l’emploi d’un tiers des chômeurs exclus est contredit par la Banque nationale (10-20 %), et les recettes TVA ont chuté de 600 millions après le retrait forcé — suite à l’avis du Conseil d’État — des hausses sur les plats préparés, le sport et la culture. Le déficit projeté en fin de législature atteint 31,2 milliards d’euros (4,3 % du PIB), et la dette passerait de 85,6 % à 90,3 % du PIB en 2029.

Mais les arguments pour la stabilité existent. La Belgique est sous procédure de déficit excessif de l’Union européenne. La dette publique dépasse 105 % du PIB. Les dépenses de pensions atteignent 67 milliards d’euros en 2024 avec une trajectoire explosive. Le taux d’emploi belge (73 %) reste significativement inférieur à l’objectif de 80 %. La réforme des pensions, malgré ses injustices, réduirait l’augmentation des dépenses de vieillissement de 3,6 % à 1,7 % du PIB d’ici 2070. Le risque d’un vide politique — avec les précédents de 541 et 494 jours sans gouvernement — est réel, et aucune alternative de coalition ne semble arithmétiquement viable : le PTB est refusé par tous les autres partis comme partenaire, le PS et Ecolo sont trop affaiblis pour former une majorité. Les sondages flamands montrent un soutien persistant aux mesures individuelles : 83 % des Flamands se déclarent favorables à la limitation du chômage à deux ans, même si 73 % estiment que les économies ne sont pas équitablement réparties.


Le mouvement social a déjà obtenu des reculs significatifs

La pression de la rue n’est pas restée sans effet. Le mouvement social a arraché plusieurs concessions : la sauvegarde de l’indexation automatique des salaires pour 2025-2026, l’abandon de la hausse de TVA de 6 % à 9 % sur les produits de première nécessité, le retrait des hausses TVA sur le sport, la culture et les plats à emporter (février 2026), l’abandon de la réintroduction du jour de carence, le maintien partiel de la dispense de certificat médical, et le maintien des emplois de fin de carrière. Ces reculs démontrent que la mobilisation populaire modifie effectivement le rapport de force.

Le front commun syndical et l’« alliance des résistances » — convergence de 45 organisations lancée par la CSC Bruxelles — portent aussi le combat sur le terrain juridique. Les recours devant la Cour constitutionnelle contre les réformes du chômage et du regroupement familial, l’Observatoire de l’État de droit d’Avocats.be, et le déploiement d’observateurs légaux lors des manifestations par la Ligue des droits humains construisent une architecture de contre-pouvoir que le gouvernement ne peut ignorer indéfiniment.

Le paradoxe nord/sud complique cependant l’équation : en Flandre, le gouvernement de Bart De Wever obtient une note de 6,2/10 et un taux de confiance de 72 %, tandis qu’en Wallonie, le PTB et le PS progressent nettement et le MR recule. Ce clivage reproduit la fracture communautaire belge jusque dans la contestation sociale.


Conclusion : la démocratie belge à un carrefour

Ce rapport met en lumière trois constats qui se renforcent mutuellement. Premier constat : le double standard entre l’austérité citoyenne et les privilèges politiques n’est pas un slogan mais une réalité comptable — quelques dizaines de millions d’économies sur l’appareil politique contre 9,2 milliards sur les citoyens, dans un pays où 46 ministres, 475 parlementaires et 31 806 mandataires administrent 11,8 millions d’habitants depuis 6 gouvernements et 6 parlements coûtant 584,6 millions d’euros par an. Deuxième constat : le non-respect systémique des décisions de justice — 17 000 condamnations, 1 000 mesures provisoires de la CEDH, refus explicite d’appliquer les arrêts de la Cour constitutionnelle — constitue une dérive illibérale documentée par les plus hautes autorités juridiques du pays, des professeurs de droit constitutionnel au président d’Avocats.be. Troisième constat : la question « ce gouvernement doit-il tomber ? » n’admet pas de réponse simple, mais le cadre du débat est désormais posé — entre la nécessité budgétaire réelle et le refus de soumettre l’État de droit au rapport de forces électorales.

La phrase de Xavier Van Gils résume l’enjeu de cette période : le mouvement trumpiste « fait dire aux représentants politiques : “Je suis légitime parce que je suis élu.” Comme si les juges, parce qu’ils ne sont pas élus, n’étaient pas légitimes. » La réponse à cette dérive ne passera ni par la résignation ni par la seule indignation, mais par ce que le décret belge d’éducation permanente nomme « l’analyse critique de la société, la stimulation d’initiatives démocratiques et collectives, et l’exercice des droits civils et politiques dans une perspective d’émancipation ». Ce travail de vigilance citoyenne n’a jamais été aussi nécessaire.