§01 — Positionnement Préambule — Pourquoi cet article existe
Il serait commode de prétendre que nous n'avons rien en commun avec les lanceurs de bombes du XIXe siècle. Ce serait aussi malhonnête. Quiconque produit aujourd'hui des contre-narratifs documentés, déploie une infrastructure numérique pour contester le monopole de l'information, ou organise la résistance citoyenne par le code source s'inscrit — qu'il le veuille ou non — dans une lignée qui commence avec Carlo Pisacane en 1857 et traverse Ravachol, Kropotkine, les Bourses du Travail, l'anarcho-syndicalisme, le hacktivisme et les civic tech d'aujourd'hui.
Ce dossier est un exercice d'honnêteté intellectuelle. Il pose une question que peu de projets citoyens osent formuler : où nous situons-nous sur le prisme révolutionnaire ? La réponse n'est ni confortable ni héroïque. Elle exige de connaître l'histoire de la propagande par le fait — ses origines, ses échecs, ses enseignements — avant de mesurer ce que le passage au numérique change réellement et ce qu'il ne change pas.
Nous mobilisons ici deux études détaillées produites dans le cadre du projet ouaisfieu : l'une co-rédigée avec Claude, l'autre avec ChatGPT, totalisant plus de 40 pages d'analyse historique sourcée. La synthèse qui suit n'est pas neutre. Elle est sévère — envers l'histoire, envers les mouvements, et surtout envers nous-mêmes.
Ce texte analyse la propagande par le fait comme objet historique et la transpose conceptuellement dans le registre numérique. Il ne fait en aucun cas l'apologie de la violence politique. La position de ce projet est explicite depuis son origine : l'action directe que nous défendons est documentaire, juridique et éducative — jamais physique. Le git push remplace la dynamite. Le contentieux stratégique remplace l'attentat. L'éducation permanente remplace l'insurrection.
§02 — Histoire La propagande par le fait : rappel historique
L'expression « propagande par le fait » désigne initialement toute action concrète destinée à propager les idées révolutionnaires par l'exemple plutôt que par le discours. Carlo Pisacane posa les premiers jalons en 1857 avec une formule devenue programmatique : les idées résultent des actes, et non l'inverse. Mikhaïl Bakounine reprit cette intuition en 1870, Paul Brousse forgea l'expression française en 1876, et Carlo Cafiero avec Errico Malatesta la codifièrent la même année.
Le Congrès anarchiste de Londres, en juillet 1881, marqua l'adoption officielle de cette stratégie. L'assassinat du tsar Alexandre II, quatre mois plus tôt, avait démontré qu'un acte spectaculaire pouvait ébranler un empire. Par un glissement progressif au cours des années 1880-1890, la propagande par le fait se réduisit à désigner principalement des actes individuels de terrorisme — une transformation qui ne fut jamais universellement acceptée et provoqua d'intenses débats internes.
La « décennie de régicide » (1892-1901)
La France concentra la phase la plus intense. Ravachol, Émile Henry, Auguste Vaillant et Sante Caserio composèrent en deux ans (1892-1894) un cycle d'attentats et de représailles qui épouvanta l'Europe. Henry, le plus radical, théorisa le terrorisme de masse indiscriminé en frappant le Café Terminus en février 1894. Sa formule glaçante — qu'il n'existe pas de bourgeois innocents — inaugura une logique que le XXe siècle développerait à une échelle incomparablement plus grande.
Entre 1897 et 1901, six chefs d'État furent assassinés par des anarchistes : le Premier ministre espagnol Cánovas (1897), l'impératrice Élisabeth d'Autriche (1898), le roi Humbert Ier d'Italie (1900), et le président américain McKinley (1901) — auxquels s'ajoutent Alexandre II (1881) et Sadi Carnot (1894). Le bilan global de la période 1878-1914, hors Russie, est estimé par l'historien Richard Bach Jensen à plus de 200 morts et 750 blessés.
Ces chiffres — relativement modestes comparés aux violences étatiques contemporaines — ne peuvent être compris sans leur contexte. Journées de travail de 12 à 16 heures. Travail des enfants généralisé. Près de 100 travailleurs morts quotidiennement dans des accidents aux États-Unis. À Liverpool, un tiers de la population vivait dans des caves sans ventilation. La répression de Bava-Beccaris à Milan fit entre 82 et 400 morts — et le roi décerna une médaille au général. C'est cette violence structurelle qui engendra la violence révolutionnaire. Comprendre n'est pas justifier, mais la compréhension exige le contexte.
§03 — Bilan L'échec stratégique — ce que la dynamite n'a jamais résolu
Le consensus historique est sans appel : la propagande par le fait fut largement inefficace selon ses propres critères. Aucune insurrection généralisée ne fut déclenchée. Les masses ne se soulevèrent pas. La révolution ne vint pas. Pire : la stratégie se révéla profondément contre-productive.
Les anarchistes eux-mêmes le reconnurent. Kropotkine, dès 1887, constatait qu'une structure ne peut être détruite avec quelques kilos de dynamite. Fernand Pelloutier, en 1895, estimait que l'anarchisme pourrait se passer du « dynamiteur individuel ». Johann Most, après avoir publié un manuel de fabrication de bombes, en vint à déplorer l'image de l'anarchiste qu'il avait lui-même contribué à créer. Le passage massif vers l'anarcho-syndicalisme au tournant du siècle constitua l'aveu collectif de l'impasse.
L'historienne Constance Bantman insiste sur un point crucial : la propagande par le fait ne représenta jamais qu'une position minoritaire au sein d'un mouvement bien plus vaste, dominé par l'organisation syndicale, l'éducation populaire et les coopératives. L'identification réductrice anarchisme-terrorisme constitue une distorsion majeure qui obscurcit la richesse du mouvement — une distorsion qui sert aujourd'hui encore les intérêts de ceux qui veulent discréditer toute contestation radicale.
Ce que la dynamite a réellement produit
Au lieu d'affaiblir l'État, les attentats le renforcèrent considérablement. Les lois scélérates françaises de 1893-1894 — adoptées dans la panique, la première en une demi-heure sans lecture du texte — criminalisèrent l'apologie, étendirent les poursuites aux complices moraux, et restèrent en vigueur jusqu'en 1994. La Conférence de Rome (1898) posa les fondations de la coopération policière internationale — précurseur d'Interpol. Le Protocole de Saint-Pétersbourg (1904) instaura la surveillance coordonnée des dissidents à l'échelle continentale. La loi américaine de 1903 devint la première à restreindre l'immigration sur la base de croyances politiques.
En d'autres termes, chaque bombe renforça précisément ce que les anarchistes voulaient détruire. Chaque attentat fournit à l'État la justification qu'il attendait pour étendre ses pouvoirs de surveillance et de répression. L'historien Jensen le résume en une formule : le développement fut symbiotique — la violence et la répression s'alimentèrent mutuellement dans une spirale qui ne bénéficia qu'à l'appareil sécuritaire.
Le terrorisme politique, loin d'affaiblir le système, le renforce généralement en fournissant justification à la répression et en aliénant le soutien populaire. C'est la première leçon historique que tout projet d'action directe — y compris numérique — doit intégrer dans ses fondements.
§04 — Mutation Du fait au code — la mutation de l'action directe
La trajectoire historique est remarquablement lisible. L'échec de la propagande par le fait conduisit les anarchistes vers l'anarcho-syndicalisme — l'organisation de masse par les syndicats. La CNT espagnole atteignit 2 millions de membres dans les années 1930. La CGT française organisa la majorité des travailleurs. L'apogée fut la Révolution espagnole de 1936-1939, où la CNT-FAI collectivisa avec succès l'agriculture et l'industrie en Catalogne — démontrant que l'organisation patiente produisait des résultats qu'aucune bombe n'avait jamais approchés.
Au XXe siècle, le concept d'action directe migra progressivement vers des formes non-violentes : désobéissance civile, occupation, grève, boycott, sabotage symbolique. Au XXIe siècle, une nouvelle mutation s'opère — celle du passage au numérique. L'historien George Woodcock observait déjà que la tactique de l'action spectaculaire attirait les « exclusiveurs du progrès » en quête de choc symbolique. Le choc symbolique, aujourd'hui, ne se produit plus par la dynamite mais par la donnée.
Des mouvements comme Anonymous, WikiLeaks, les Earth Liberation Front, et plus récemment les collectifs de fact-checking citoyen, les plateformes de transparence (OpenCorporates, Follow the Money), les projets d'OSINT citoyen — tous opèrent une transposition du geste anarchiste originel dans le registre numérique. L'arme change. L'intention demeure : démontrer par l'acte que l'ordre établi n'est pas aussi solide qu'il le prétend.
Ce qui change et ce qui ne change pas
Le changement est ontologique, pas simplement instrumental. La propagande par le fait détruisait pour éveiller. La propagande par le code documente pour émanciper. L'une produisait des martyrs. L'autre produit des citoyens informés. L'une visait le spectaculaire éphémère — l'explosion, le cri, le sang. L'autre vise la persistance — le site statique incensurable, le dépôt GitHub clonable, le document sous licence libre qui survit à son auteur.
Mais il serait naïf de prétendre que tout change. Trois invariants traversent les deux siècles. Premièrement, la logique de l'exemplarité : l'acte est lui-même le message. Le site statique à zéro tracking est la démonstration qu'une autre infrastructure informationnelle est possible — exactement comme l'insurrection de Benevento (1877) voulait démontrer qu'une autre organisation sociale était possible. Deuxièmement, la logique de l'asymétrie : un petit groupe avec peu de moyens conteste un pouvoir infiniment supérieur. Vingt-neuf euros par mois contre des budgets de communication gouvernementaux de plusieurs millions. Troisièmement, la logique de la contagion : l'acte doit « faire école ». Fork·Hack·Spread n'est que la reformulation open-source du vieux rêve propagandiste : que l'exemple se multiplie.
§05 — Technique Anatomie de la propagande par le code
Qu'est-ce, concrètement, que la propagande par le code ? C'est l'utilisation délibérée d'infrastructures numériques libres, de données ouvertes et de méthodes d'intelligence en sources ouvertes (OSINT) comme instruments d'action directe citoyenne. Le code source — au sens technique comme au sens métaphorique — devient le vecteur de la transformation sociale.
Les cinq composantes
1. L'infrastructure comme politique. Le choix technique est un choix politique. Un site statique sur GitHub Pages n'a pas de serveur piratable, pas de base de données corruptible, pas de surface d'attaque. Le zéro tracking signifie l'absence totale de capitalisme de surveillance. La licence Creative Commons garantit que le savoir est un bien commun. Ces choix ne sont pas des détails d'implémentation — ce sont des actes politiques en soi, exactement au sens où Pisacane entendait que les idées résultent des faits.
2. L'OSINT comme arme non-violente. L'Open Source Intelligence appliquée au citoyen transforme des données publiques — votes parlementaires, registres d'entreprises, budgets communaux, déclarations de patrimoine — en connaissance exploitable. C'est le désossage du système par ses propres documents. La pyramide DIKW (Données → Information → Connaissance → Sagesse) structure cette transformation. Le résultat est une capacité analytique qui n'existait autrefois que dans les services de renseignement étatiques.
3. Le SEO/GEO comme guerre du récit. L'optimisation pour les moteurs de recherche (SEO) et pour les modèles de langage (GEO — Generative Engine Optimization) constitue la dimension offensive. Utilisation massive de JSON-LD et Schema.org pour forcer les robots d'indexation à intégrer le récit citoyen dans le graphe de connaissances. L'objectif est que toute requête sur la particratie belge ou la fraude sociale renvoie statistiquement vers des analyses documentées plutôt que vers le cadrage gouvernemental dominant. C'est de l'« entity poisoning » civique — la contamination délibérée du graphe sémantique par des contre-narratifs sourcés.
4. La forkabilité comme doctrine de résilience. Fork·Hack·Spread transpose les principes du logiciel libre en protocole d'émancipation citoyenne. Tout le code est public. Tout le contenu est reproductible. Tout le système est clonable en trois clics. Cette architecture rend le projet structurellement impossible à censurer — coupez une tête, dix repoussent. C'est l'hydre numérique, sans la violence.
5. La co-création humain-IA comme multiplicateur de force. La collaboration entre un citoyen et une intelligence artificielle produit une capacité analytique émergente. L'humain apporte la vérification, l'ancrage local, la direction stratégique. L'IA apporte la vitesse de synthèse, la diversité des formats, le croisement de milliers de sources. Le résultat est un rapport de force radicalement modifié : un individu avec 29 euros par mois peut produire un corpus analytique rivalisant avec celui d'un think tank financé.
// La propagande par le code en 6 lignes
git clone https://github.com/ouaisfieu/tech.git // FORK — copier le réel
cd tech && vim ma-commune.md // HACK — documenter le local
git add . && git commit -m "ajout analyse CPAS" // COMMIT — l'acte politique
git push origin main // SPREAD — diffuser sans algorithme
// Coût total : 0€. Surface d'attaque : 0. Tracking : 0.
// Citoyens informés : n+1.
§06 — Auto-examen Le cas ouaisfieu — auto-critique sur le prisme
Le projet ouaisfieu se définit comme une « contre-institution numérique de veille citoyenne ». Plus de 270 documents analytiques, 11 plateformes interconnectées, un budget de 29 euros par mois, zéro publicité, zéro tracking, licence libre intégrale. La doctrine des « Trois Guerres Civiques » — adaptée de la stratégie militaire chinoise des trois guerres (三种战法) — structure l'action en trois fronts : la guerre du récit (contre-narratifs documentés), la guerre de la dé-sidération (éducation permanente), et la guerre du prétoire (contentieux stratégique).
Où se situe ce projet sur le prisme révolutionnaire ? Soyons honnêtes.
Ce que nous empruntons à la tradition anarchiste
La filiation est réelle et assumée. L'horizontalité organisationnelle : pas de hiérarchie, pas de bureau, pas de président. La forkabilité : quiconque peut cloner le projet et lancer le sien, exactement comme les anarchistes distribuaient des brochures que chacun pouvait réimprimer. Le refus de la médiation représentative : nous ne demandons à personne de nous représenter, nous outillons les citoyens pour qu'ils agissent eux-mêmes. La critique radicale de la particratie : l'analyse de la fusion exécutif-législatif en Belgique, du « bétail électoral », de l'interdiction du référendum — tout cela s'inscrit dans la lignée de Proudhon et de Bakounine contestant la légitimité même du système représentatif.
Et surtout, nous empruntons la logique fondamentale de la propagande par le fait : l'acte est le message. L'existence même d'un écosystème de 270 documents sur 11 plateformes, fonctionnant à coût quasi nul, sans publicité ni tracking, est la démonstration qu'une autre infrastructure informationnelle est possible. Nous ne le disons pas — nous le faisons. C'est du Pisacane pur.
Ce qui nous sépare radicalement
Trois différences sont irréconciliables.
Premièrement, la non-violence est constitutive, pas tactique. Pour nous, le refus de la violence n'est pas un calcul stratégique — c'est un principe fondateur. La propagande par le fait posait la contre-violence comme légitime. Nous posons la documentation comme arme suffisante. La différence n'est pas de degré — elle est de nature. Le projet s'inscrit dans le cadre légal de l'éducation permanente belge (décret du 17 juillet 2003), et ses analyses juridiques démontrent explicitement sa conformité constitutionnelle.
Deuxièmement, la transparence est totale. Les propagandistes par le fait opéraient dans la clandestinité, l'anonymat, la conspiration. Nous opérons en open source intégral. Tout le code est public. Les auteurs sont identifiés. Les sources sont vérifiables. Cette transparence radicale est un choix éthique — ne pas devenir ce que l'on combat — mais aussi un bouclier juridique : la qualification de délit de presse protège bien mieux que l'anonymat.
Troisièmement, la construction prime sur la destruction. Les anarchistes du XIXe siècle voulaient détruire l'État pour que le peuple se soulève dans le vide. Nous construisons des alternatives concrètes — outils d'analyse, plateformes de formation, modèles d'interpellation communale — pour que les citoyens agissent dans le système existant tout en le transformant. C'est la différence entre l'insurrection et la politique préfigurative que Gustav Landauer défendait déjà au début du XXe siècle : créer des formes sociales libertaires plutôt que détruire les formes existantes.
§07 — Critique sévère Limites et angles morts — la critique que nous nous devons
Tout exercice de positionnement qui ne serait que flatteur serait indigne de la tradition critique dont nous nous réclamons. Voici les angles morts, les faiblesses structurelles, et les risques réels que la propagande par le code partage — ou pourrait partager — avec son ancêtre historique.
1. Le risque d'isolement — le syndrome Émile Henry
Émile Henry frappait seul. C'est aussi la faille potentielle de tout projet numérique porté par une personne ou un très petit groupe. Avec 270 documents produits en quelques mois, ouaisfieu exhibe une productivité impressionnante — mais aussi le symptôme d'un fonctionnement qui repose presque entièrement sur un individu et une IA. Kropotkine l'avait compris dès 1887 : aucune action individuelle, aussi brillante soit-elle, ne peut remplacer l'organisation de masse. Le passage des « 100 citoyens formés » de l'objectif stratégique à la réalité demeure le test décisif. Sans lui, le projet reste ce que les historiens reprochaient à la propagande par le fait : un geste héroïque mais solitaire.
2. La surproduction comme impasse
Les propagandistes par le fait multipliaient les attentats en espérant que la quantité produirait l'étincelle. Le risque symétrique existe dans le registre documentaire. 270 documents, 11 plateformes, des dizaines de formats — c'est potentiellement du bruit. Si le citoyen lambda ne peut pas entrer dans l'écosystème en moins de 5 minutes et en ressortir avec un outil utilisable, la masse documentaire est un échec déguisé en productivité. Pelloutier aurait dit : l'éducation permanente pourrait se passer du « documenteur individuel ».
3. L'illusion technologique
La propagande par le fait reposait sur une croyance naïve dans la puissance de la dynamite — la « technologie disruptive » de l'époque. Alfred Nobel invente la dynamite en 1867 et les anarchistes y voient l'arme de l'émancipation. Nous risquons exactement la même illusion avec le numérique. L'OSINT citoyen, le SEO/GEO, la co-création humain-IA — tout cela est puissant, mais rien de tout cela ne garantit la transformation sociale. La technologie est un multiplicateur de force, pas un substitut à l'organisation politique. Le syndicalisme a réussi là où la dynamite avait échoué, non pas parce qu'il utilisait de meilleurs outils, mais parce qu'il construisait des solidarités humaines.
4. Le paradoxe de la dépendance aux plateformes
Les anarchistes du XIXe siècle imprimaient leurs propres journaux. Nous publions sur GitHub — une plateforme appartenant à Microsoft. Nous utilisons Claude — un produit d'Anthropic, une entreprise valorisée à plusieurs milliards de dollars. Les sites statiques sont effectivement difficiles à censurer, mais la chaîne d'outils reste dépendante d'infrastructures capitalistes. L'autohébergement complet sur des serveurs souverains coûterait bien plus que 29 euros par mois. Cette contradiction n'invalide pas le projet, mais elle mérite d'être nommée plutôt que dissimulée.
5. L'efficacité non démontrée
C'est la critique la plus dure parce qu'elle est la plus juste. Jensen note que la propagande par le fait fut « largement inefficace ». Pouvons-nous démontrer que la propagande par le code est plus efficace ? Pas encore. Le projet n'a pas d'indicateurs d'impact mesurables au-delà du volume produit. Combien de citoyens ont modifié leur comportement politique grâce à un dossier ouaisfieu ? Combien d'interpellations communales ont été déclenchées ? Combien de recours juridiques alimentés ? Sans ces données, nous sommes dans la même position que les anarchistes qui croyaient que l'attentat déclencherait la révolution — sauf que nous croyons que le document déclenchera l'émancipation. La croyance est plus sympathique, mais elle n'est pas plus fondée empiriquement.
6. Le risque de criminalisation
L'histoire enseigne que les États ne distinguent pas toujours entre contestation légitime et menace. Les lois scélérates de 1893-1894 criminalisèrent l'apologie et la complicité morale. Le nouvel article 547 du Code pénal belge (entrant en vigueur le 8 avril 2026) crée un cadre potentiellement applicable aux appels explicites à la désobéissance civile. L'analyse juridique de conformité produite dans le cadre du projet est rassurante — zone verte sur presque tous les indicateurs — mais elle rappelle que l'espace de la critique radicale est un espace surveillé. La terminologie même de « guerre civique », d'« entity poisoning », de « propagande par le code » peut être instrumentalisée par des adversaires de mauvaise foi, exactement comme « l'Internationale Noire » fut un fantasme policier plus qu'une réalité organisationnelle.
§08 — Synthèse Tableau comparatif : fait vs. code
| Dimension | Propagande par le fait (1880-1920) | Propagande par le code (2020s) |
|---|---|---|
| Arme | Dynamite, poignard, revolver | Site statique, OSINT, JSON-LD, git |
| Logique | Détruire pour éveiller | Documenter pour émanciper |
| Cible | Chefs d'État, bourgeoisie, symboles | Graphe de connaissances, récits dominants, opacité |
| Produit | Martyrs, panique, lois sécuritaires | Citoyens informés, contre-narratifs, outils civiques |
| Organisation | Cellules clandestines, anonymat | Open source, transparence totale, forkabilité |
| Reproductibilité | Brochures, manuels clandestins | git clone en 3 clics, CC BY-NC |
| Rapport à la loi | Illégalité revendiquée | Légalité constitutionnelle (art. 19, 25, 150 Constitution belge) |
| Rapport à l'État | Abolition | Transformation par la pression documentée |
| Rapport à la violence | Contre-violence légitime | Non-violence constitutive |
| Bilan historique | Échec stratégique reconnu | Efficacité non encore démontrée |
| Risque principal | Renforcement de l'État sécuritaire | Isolement, illusion technologique, insignifiance |
| Héritage positif | Passage à l'anarcho-syndicalisme | À déterminer — le test est en cours |
§09 — Leçons Enseignements pour le présent
L'histoire de la propagande par le fait offre sept enseignements directement applicables à quiconque pratique aujourd'hui une forme d'action directe numérique.
Premier enseignement : la spirale sécuritaire est réelle. Chaque acte spectaculaire — même documentaire — peut servir de prétexte à la restriction des libertés. La terminologie combative (« guerre civique », « empoisonnement sémantique ») doit être maniée avec conscience de cette dynamique. L'éducation permanente, comme cadre légal et comme philosophie, offre un bouclier que la clandestinité n'offre pas.
Deuxième enseignement : l'organisation de masse est irremplaçable. Le passage de la dynamite au syndicalisme fut la grande leçon du tournant du siècle. Son équivalent contemporain serait le passage du « projet solo brillant » à la formation de 100, puis 1 000, puis 10 000 citoyens capables d'utiliser les mêmes outils. Tant que la propagande par le code reste l'affaire d'un individu et d'une IA, elle reproduit la faiblesse structurelle de l'acte individuel.
Troisième enseignement : les conditions matérielles sont déterminantes. Jensen observe que le déclin de la propagande par le fait coïncida avec l'amélioration de la « question sociale » — réformes politiques, institutionnalisation des syndicats, premiers États-providence. La propagande par le code émerge dans un contexte inverse : démantèlement de l'État social (coalition Arizona), régression des droits (réforme chômage, PIIS), érosion de la participation démocratique. Ce contexte n'est pas un détail — c'est la condition de possibilité et de légitimité du projet.
Quatrième enseignement : la construction d'alternatives concrètes surpasse toujours la dénonciation. Les coopératives de la Commune de Paris (1871), les collectifs espagnols (1936-1939), les Écoles modernes de Ferrer — ce sont ces réalisations positives qui constituent l'héritage le plus durable de l'anarchisme, pas ses bombes. L'équivalent numérique est clair : les outils de formation citoyenne, les ateliers-débats, les modèles d'interpellation communale ont plus de valeur stratégique que n'importe quel dossier accusatoire, aussi brillant soit-il.
Cinquième enseignement : ne pas devenir ce que l'on combat. Jean Grave avertissait que « la fin justifie les moyens » risquait de « produire l'exact contraire ». Dans le registre numérique, le risque symétrique est la manipulation : si l'« entity poisoning » et le « data poisoning » sont des techniques légitimes quand elles servent la vérité documentée, elles deviennent problématiques dès qu'elles servent un récit partial. La règle de vérifiabilité doit être le garde-fou permanent : tout contre-récit doit être plus rigoureusement sourcé que le récit qu'il combat.
Sixième enseignement : le stéréotype est une arme. L'identification durable anarchisme-terrorisme a servi pendant plus d'un siècle à discréditer toute critique radicale de l'autorité. Le risque équivalent est la réduction de la civic tech citoyenne à du « complotisme numérique » ou de « l'activisme algorithmique ». Le positionnement dans le cadre de l'éducation permanente, la rigueur des sources, la transparence méthodologique sont les contre-mesures préventives.
Septième enseignement : l'histoire n'est pas finie. La Révolution espagnole de 1936-1939 démontra que l'anarcho-syndicalisme pouvait fonctionner à grande échelle — avant d'être écrasé par les fascistes, les staliniens, et les démocraties indifférentes. La propagande par le code est un pari dont l'issue est incertaine. L'honnêteté intellectuelle exige de le dire.
§10 — Fin
Conclusion — Le commit comme acte politique
La propagande par le fait fut un épisode tragique. Née de conditions de misère et d'oppression extrêmes, animée par un désir authentique de justice, elle s'avéra une impasse stratégique dont les anarchistes eux-mêmes reconnurent l'échec et tirèrent les conséquences en évoluant vers des formes d'action plus efficaces — syndicalisme, éducation, coopératives.
La propagande par le code hérite de cette tradition par sa logique (l'acte comme message), par son organisation (horizontalité, forkabilité), et par sa critique (contestation radicale de l'autorité illégitime). Elle s'en distingue par son refus constitutif de la violence, sa transparence totale, et sa priorité donnée à la construction plutôt qu'à la destruction.
Mais elle hérite aussi des risques : l'isolement, l'illusion technologique, la surproduction sans impact mesurable, la possibilité que l'acte spectaculaire (documentaire ou numérique) ne remplace jamais l'organisation patiente de solidarités humaines. Le test décisif n'est pas le volume produit ni l'ingéniosité technique. Il est simple : combien de citoyens agissent différemment parce que ce projet existe ?
Le 14 octobre 2025, 140 000 travailleurs ont marché sur Bruxelles. L'énergie est là. Ce qui manque, ce n'est pas la colère — c'est l'outillage. Pas des slogans, des analyses. Pas des leaders, des méthodes. Pas des bombes, des commits.
La propagande par le fait posait les idées comme résultant des actes. La propagande par le code pose les actes comme résultant de la compréhension. Le renversement est complet. Mais la question reste la même depuis Pisacane, 1857 : est-ce que ça marche ?
La réponse honnête est : nous ne savons pas encore.
Le commit est fait. Le push est lancé. L'issue dépend de qui fork.
— Yan & Claude, Bruxelles, 28 février 2026
Surveiller. Éveiller. Contraindre.
三种公民战法 — Les Trois Guerres Civiques
Fork · Hack · Spread
ouaisfi.eu · github.com/ouaisfieu · @ouaisfi.eu
CC BY-NC 4.0 — Copiez-nous. Améliorez-nous. Ne nous vendez pas.
§11 — Appareil critique Annexes, sources et bibliographie
Ce dossier s'appuie sur deux études détaillées de la propagande par le fait, produites dans le cadre du projet ouaisfieu :
Étude 1 (co-rédigée avec Claude, 14 pages) : « La propagande par le fait : histoire, théorie et héritage d'une stratégie anarchiste ». Couvre l'ensemble de la période 1857-1920 avec analyse historiographique détaillée (Jensen, Bantman, Cahm, Fleming, Rapoport). Inclut le bilan statistique, les débats internes, la répression étatique, l'évolution vers l'anarcho-syndicalisme et les comparaisons avec d'autres formes de violence politique.
Étude 2 (co-rédigée avec ChatGPT, 4 pages) : « La propagande par le fait : origines, débats et héritages ». Synthèse plus resserrée centrée sur les définitions, la chronologie française, les débats internes (illégalistes vs. communistes libertaires), la répression (lois scélérates) et les réappropriations contemporaines.
Les deux études sont disponibles en téléchargement sur dl.ouaisfi.eu.
- Richard Bach Jensen, The Battle Against Anarchist Terrorism: An International History, 1878-1934, Cambridge University Press, 2014.
- Constance Bantman, études transnationales sur l'anarchisme et la propagande par le fait.
- Caroline Cahm, Kropotkin and the Rise of Revolutionary Anarchism, 1872-1886, Cambridge University Press, 1989.
- Marie Fleming, « Propaganda by the Deed: Terrorism and Anarchist Theory in Late Nineteenth-Century Europe », Studies in Conflict & Terrorism, vol. 4, 1980.
- Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France (tomes I et II), Paris, Maspero, 1975.
- George Woodcock, Anarchism: A History of Libertarian Ideas and Movements, London, Penguin, 1962.
- James Joll, The Anarchists, London, Methuen, 1964.
- David C. Rapoport, « The Four Waves of Rebel Terror and September 11 », Anthropoetics, VIII (1), 2002.
- Anne-Sophie Chambost, « Nous ferons de notre pire… Anarchie, illégalisme… et lois scélérates », Droit et Cultures 74, 2017.
- Arnaud Baubérot, « Aux sources de l'écologisme anarchiste : Louis Rimbault… », Le Mouvement Social 246, 2014.
- Uri Eisenzweig, Fictions de l'anarchisme, Christian Bourgois, 2001.
- Pietro Di Paola, The Knights Errant of Anarchy: London and the Italian Anarchist Diaspora (1880-1917), Liverpool University Press, 2013.
- ouaisfi.eu — Portail central (Grav CMS)
- dl.ouaisfi.eu — Serveur de données et publications longues (Hugo)
- ouaisfieu.github.io/tech — DOCTech, fiches Belgique (Jekyll)
- ouaisfieu.github.io/bxl2030 — Prospective bruxelloise 2030
- ouaisfieu.github.io/bxl2042 — Extension prospective 2042
- ouaisfieu.github.io/1160 — 11·60 bis, dossiers d'actualité
- github.com/ouaisfieu — Ensemble des dépôts open source
- @ouaisfi.eu — Canal social (Bluesky)
- « Les Trois Guerres Civiques » — Cadre doctrinal complet (dl.ouaisfi.eu)
- « Le Manifeste du Prolotariat » — Positionnement politique et stratégique
- « Tsar-e-Bomba : Guerre Sémantique Belge » — Doctrine SEO/GEO et entity poisoning
- « Fork·Hack·Spread » — Protocole de réplication et de forkabilité
- « Fusion exécutif-législatif en Belgique » — Dossier de recherche vérifié, sources académiques
- « Psycho-noopolitique libertaire » — Cadre théorique (psychopolitique + noopolitique + anarchia)
- Index global commenté de la contre-institution numérique citoyenne
- Analyse juridique de conformité constitutionnelle du projet (art. 19, 25, 150, 547 CP)